Vie sociale au Régiment de Saint-Hyacinthe

Aux alentours des années 1950, la vie sociale et mondaine, faisait partie intégrante des activités du Régiment de Saint-Hyacinthe, qui plus tard est devenu le 6e bataillon Royal 22e Régiment de Saint-Hyacinthe.

Étant encore à peu d’années de l’après-guerre, nombreux étaient les officiers vétérans attachés au régiment et par le fait même, membres du mess des officiers, autour duquel tournait non seulement ce qui concernait la milice, mais aussi une vie sociale très active et un endroit fréquenté par un nombre restreint de membres associés, choisis parmi la population de Saint-Hyacinthe et des alentours.

Qui ne se souvient des party du Jour de l’An, où nombreux étaient les convives, les mess d’officiers étant, durant ces années, les seuls endroits où les boissons alcoolisées, par une permission spéciale, pouvaient couler toute la nuit.  Épuisés, étaient les invités qui allaient se coucher aux petites heures du matin, heureux, mais un peu chiffonnés de ces joyeuses libations.

Après un repos d’une semaine, le 6 janvier, en la Fête des Rois, venait la  réception du Commandant. Les membres et quelques notables de la ville recevaient à l’avance un carton lithographié, les priant de venir rencontrer le commandant du régiment lors d’un 5 à 7, où chacun s’offrait  mutuellement leurs voeux pour la nouvelle année. Le retour du courrier amenait invariablement de nombreuses acceptations à cet événement mondain; …boissons et victuailles étant aux frais de la maison.

On ne peut oublier les fameux bals costumés, où chacun rivalisait d’invention pour ne pas être reconnu, ce qui était presque impossible. J’y ai vu entre autres un père dominicain bedonnant, très à la mode, un Mickey Mouse s’amusant comme un fou et un maharajah qui y tenait sérieusement sa cour.

Il me faut vous parler des bals que nous y tenions. Rien n’était épargné pour faire de cette soirée un moment inoubliable.

Un invité de marque présidait le bal. Je me souviens entre autres, de Son Excellence le Lieutenant-gouverneur de la province, Paul Comtois, décédé dans des circonstances tragiques, et son épouse.  Également, Leurs Excellences les Gouverneurs-généraux du Canada, Vincent Massey, Roland Michener, ainsi que leurs épouses et plusieurs autres sommités.

À cette occasion, le régiment au complet (y compris quelques dames pour les “fantaisies”) se mettait à l’ouvrage pour changer de façon méconnaissable l’aspect du “drill hall” qui en fin de compte, ressemblait à une enfilade de petits salons particuliers où les gens pouvaient se rassembler en bonne compagnie.

Plusieurs jeunes filles de Saint-Hyacinthe y ont fait leurs débuts sous l’oeil fier et approbateur de leurs parents. 

Vous souvenez-vous, après le bal? La messe épuisante aux petites heures du matin chez les Sœurs du Précieux-Sang, ... quelle épreuve (vu les circonstances) !

À  l’Armistice, c’était la sortie avec les enfants. Aussi triste étaient les souvenirs qui se rattachaient à cette parade, aussi appréciée elle l’était des enfants et de quelques mamans qui regardaient ce beau défilé de soldats, accompagnés d’une nombreuse  fanfare qui faisait les délices des spectateurs. Après un déjeuner aux “beans” dans le drill hall, les enfants s’en donnaient à coeur joie dans la grande salle.

Les femmes des officiers héritaient de quelques tâches humanitaires, on nous donnait le nom de “dames auxiliaires”.  Régulièrement, nous nous réunissions pour fabriquer des pansements pour la Croix-Rouge. Nous organisions une fois par année une parade de mode au profit de cette oeuvre.

Il y avait aussi le Noël des Orphelins. Les enfants venaient au manège, accompagnés des religieuses de l’Hôtel-Dieu. Le père Noël (Pit Darveau), pendant des années, ne leur a fait défaut. Il était accompagné de sa fée des étoiles suivi de ses lutins. Son traîneau était rempli d’étrennes pour chacun des enfants. Après un goûter servi dans la grande salle, tous s’en retournaient, heureux, repus, rêvant déjà à l’an prochain.

Dans les débuts des années cinquante, c’était quelques-uns s’en souviendront, des soirées de lutte du samedi soir au manège militaire. Au milieu du “drill hall” trônait une arène de lutte dans toute sa majesté. De très bonne heure après le souper, déjà arrivaient les plus mordus qui se postaient dans les premières rangés, tout en risquant, dans les moments les plus palpitants du spectacle, de recevoir une volée de projectiles lancés par des spectateurs crédules qui arranguaient en même temps les lutteurs qui pourtant donnaient une prestation d’envergure.

Plusieurs membres du mess se souviendront avoir, en ces temps-là, côtoyé après la représentation les Yvon Robert, Lu Thez, Whadeck Cowalsky et plusieurs autres.

Je déplore, en y pensant, qu’un plus grand nombre de civils n’aient pu assister à un souper régimentaire, quel apparat! Je souhaiterais encore vibrer à la parade du cuisinier qui, toque sur la tête et louche à l’épaule, venait au pas, avec tambours et trompettes, trinquer à la table du commandant.

Que dire de la parade du “snuff” qui était une initiation pour les arrivants, nous n’étions pas tous de vieux soldats.

De jeunes officiers, gants blancs et corne d’abondance au bout du bras, paradaient parmi les convives, accompagnés d’une mini fanfare. Après quelques tours de table dans un vacarme assourdissant, commençait l’épreuve. On plaçait une peu de tabac à priser sur le dessus de la main gauche,  e la main droite, on bloquait une narine, laissant l’autre aspirer énergiquement la poudre de tabac, ce qui provoquait des éternuements à n’en plus finir ainsi que des fou-rires interminables. Ceux qui voulaient se dérober à ce cérémonial pouvaient, disait-on, écoper d’une punition exemplaire; ce que je n’ai jamais pu vérifier.

Le toast à la Reine clôturait ce repas d’apparat. Plusieurs carafes contenant du porto, circulaient d’une main à l’autre tout autour des tables. Après en avoir rempli son verre, chaque convive devait passer la carafe à son voisin en prenant bien soin de ne pas la déposer sur le table, “because le protocole”. Alors le commandant du régiment se levait, et tout en élevant sa coupe, clamait bien haut : “mesdames, messieurs, la Reine”.  Tous reprenaient en se levant : “la Reine”, et l’on trinquait à sa santé.

J’ignore si de nos jours, les soldats de la Reine lui portent encore un toast, mais j’y crois.

Ici, les souvenirs font place à des visages d’amis et à des connaissances faites au cours de ces temps révolus. Quelques uns des acteurs de ces belles années ont disparu, les autres se sont perdus de vue, les rangs se sont éclaircis, l’âge a fait le reste, mais que de beaux souvenirs restent encore de ces moments privilégiés vécus au sein du 6e bataillon, Royal 22e Régiment de Saint-Hyacinthe.   

Un article de madame Hélène Nichols, ancienne présidente du Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, paru en deux parties dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe les 17 et 24 novmbre 1992.

Photo:
Photo prise lors d'une réunion présidée par le lieutenant-colonel honoraire., M. Léon Nichols. On reconnaite de gauche à droite, le major Jacques Nichols, époux de Madame Hélène Nichols, auteure de l'article, le colonel Jean Berthiaume, le lieutenant-colonel honoraire Léon Nichols, M. Philippe Bernier, maire de Drummondville et le lieutenant-colonel Jean Doré commandant du 6e bataillon Royal 22e Régiment. Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH548 Raymond Bélanger, photographe.