Le Dr José-Maria Rosell, bactériologiste

Par Raoul Bergeron

Un hasard qui veille sur nos rencontres nous fait parfois côtoyer de ces personnages de qualité tout à fait exceptionnelle dont nous ne réalisons qu’après coup toute la valeur. Tel fut probablement le cas pour plusieurs de nos concitoyens qui eurent à rencontrer le docteur José-Maria Rosell, qui habita notre ville de 1934 à 1939.

À part ceux et celles qui eurent à travailler avec lui ou près de lui, peu furent à même de se rendre compte de l’envergure de cet éminent médecin et chirurgien espagnol de réputation mondiale, spécialisé en bactériologie et en maladies des voies digestives.

Diplômé en médecine de l'Université de Barcelone, il l’était aussi des universités allemandes de Berlin, de Griefswall et de Wurtseburg. Il enseigna à l’Hôpital impérial de Hambourg et à l’Institut polyclinique de Berlin.

Écrivain scientifique et prolifique, il publia en trois volumes totalisant plus de 2 000 pages les résultats de ses recherches en microbiologie, en chimie et en technologie du lait et des produits laitiers. Il fit également des recherches exhaustives sur la mammite, infection très grave et qui avait des conséquences sérieuses sur la santé humaine. Cette maladie affecta un très grand nombre de nos troupeaux laitiers.

Ses découvertes et la mise au point de vaccins qu'il inventa contribuèrent à enrayer ce fléau avant qu'il ne fût complètement éliminé par l’emploi nouveau des antibiotiques.

L’Académie de médecine de Paris lui décerna en 1930 le prestigieux prix Blondet pour reconnaître sa grande contribution dans son domaine de spécialisation et pour la publication de ses nombreux travaux de recherches. La liste de ses ouvrages est impressionnante et elle serait trop longue à énumérer dans le cadre plutôt restreint du présent article.

L’École de médecine vétérinaire d'Oka a eu la main heureuse, en 1929, de pouvoir l’adjoindre à son corps professoral comme professeur en bactériologie. Il dispensa également des cours dans la même discipline aux étudiants en agriculture à l’Institut du même endroit.

Lors d’une conférence qu'il prononça à Québec, en 1932, le premier ministre de l'époque, l’honorable Louis-Alexandre Taschereau, fut tellement impressionné par l’exposé du savant conférencier, exposé qui portait spécialement sur les produits laitiers et les nombreux débouchés qu'il était possible d’envisager pour cette industrie, qu'il lui proposa de s’installer en permanence au Québec. Le premier ministre alla même jusqu'à l'assurer de toute l’aide gouvernementale requise à la poursuite de ses travaux.

Le 10 février 1933, le docteur Louis-Philippe Roy, chef des Services au ministère provincial de l’Agriculture, qui devint par la suite directeur de notre École de Laiterie et sous-ministre de l’Agriculture, écrivait à M. Elie Bourbeau afin de s’enquérir s’il n’y aurait pas possibilité pour l’institution locale de collaborer avec le docteur Rosell afin que les activités poursuivies par ce dernier puissent s'intégrer avec celles de l’école.

La demande fut reçue favorablement puisque nous trouvons le docteur Rosell à Saint-Hyacinthe au début de la saison des cours, en 1934. Sa présence chez nous, qui dura cinq ans, était ponctuée d’absences fréquentes et parfois prolongées, sollicité qu'il était par ses nombreux travaux de recherches à l'étranger, et pour des conférences qu'il était appelé à donner un peu partout au Canada et aux États-Unis. L'action du docteur Rosell, ici, fut on ne peut plus stimulante; elle suscita un intérêt et des initiatives dont on ne saurait trop estimer l’étendue.

Nous devons au Dr Rosell ainsi qu’à l’Institut qui porte son nom, maintenant intégré aux Laboratoires Rougier de Chambly, les cultures servant à la fabrication du yogourt que nous avons régulièrement sur nos tables aujourd’hui.

Grâce à lui, nous fabriquons au Québec les fromages fins de types européens. L’un de ses disciples, le professeur Georges Bélanger, maintenant (en 1989) prêtre de la congrégation des Trinitaires, à Granby, et autrefois de Saint-Hyacinthe, fut sans contredit le maître incontesté de l’enseignement fromager au Québec.

C’est ainsi que nous pouvons fabriquer chez nous ces fromages de type Roquefort, Gruyère et Gouda, que nous devions, avant la dernière guerre, faire venir de Suisse et de Hollande. M. Robert Dumais, qui fut le dernier directeur de l’École de laiterie avant que cette dernière fasse partie de l’Institut de technologie agricole, en 1963 (il en devint le premier directeur), n’a pas connu personnellement le Dr Rosell, mais il a pu m’en faire le portrait par les nombreux témoignages d’ex-collègues et professeurs de l’École qui l’avaient très bien connu.

Aussi, quelques personnalités de notre ville que j’ai eu le privilège de rencontrer ces derniers temps et qui se souviennent de lui, entre autres, l’auteur et écrivain Jeanne D’Aigle, qui a fait la classe aux deux demoiselles Rosell; un de mes excellents voisins, l’agronome Louis-Nazaire Saint-Pierre, maintenant retraité, autrefois directeur du Centre d’insémination artificielle du Québec, dont le bureau, pour un temps, voisinait celui du Dr Rosell à l’École de Laiterie, de même que Mgr Louis de Gonzague Langevin, évêque de notre diocèse et ami du jeune Joseph Rosell et de sa famille alors qu’elle habitait Oka.

Les témoignages concordants de toutes ces personnes laissent entrevoir de l’homme une personnalité attachante, à la fois complexe et originale, cela dit sans intention péjorative, mais aussi très humaine et éminemment sympathique.
Au physique plutôt petit, mais d’une vitalité et d’une activité débordante, il témoignait d’une vivacité d’esprit et d’une curiosité intellectuelle qui semblait n’avoir aucune limite.

Toujours en mouvement, il se préoccupa peu d’appliquer l’adage qui veut que l’ordre soit la condition première de toute activité. Son esprit, semble-t-il, avait besoin qu’un certain désordre existât autour de lui pour bien fonctionner.

Il avait bien noté l’engagement qu’avait pris le premier ministre Taschereau à l’effet que toute l’aide gouvernementale requise à la poursuite de ses travaux lui était acquise car, d’après ce que j’ai pu savoir, le respect de ses budgets était le moindre de ses soucis.

Le Dr Rosell resta à Saint-Hyacinthe jusqu’en 1939, année où il nous quitta pour retourner dans son pays natal, plus exactement dans le Pontevedra où il installa, à Tuy, une branche de l'Institut Rosell. Il décéda en 1963, à l’âge de 79 ans.

Meurtri par les malheurs subis par ses proches et ses amis durant la guerre civile espagnole (1936 ­ 1939), il fut cruellement éprouvé par la mort de son fils Joseph dans l’hécatombe du Collège Sacré-Cœur, le 18 janvier 1938.

Je pense qu’il est bon de rappeler à mes concitoyens et concitoyennes le passage chez nous de ce savant qui a profondément influencé, par son érudition et ses travaux, une industrie qui a contribué considérablement à faire de Saint-Hyacinthe la Capitale de l’agro-alimentaire au Québec, et dont nous aimons tous, et à juste titre, pouvoir nous enorgueillir.

Cet article de M. Raoul Bergeron fut publié dans les pages du Courrier de Saint-Hyacinthe les 5 et 12 avril 1989.

Photo:
Dr Rosell, assis dans un laboratoire de Henryville en 1939. Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH376 Georges Bélanger.