Souvenirs d'écolier

Ce texte est extrait des « Mémoires » de l’honorable juge Philippe Pothier, qui en a laissé la libre utilisation au Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe. Philippe Pothier est né le 15 août 1906. Il est le fils d'Oscar Pothier, horloger-bijoutier et de Louise Bélanger-Marier. Il fait ses études classiques au Séminaire de Saint-Hyacinthe de 1918 à 1925. Il est décédé le 1er juillet 1996.

Souvenirs d'écolier
Quelques jours avant mon entrée au Séminaire, ma mère m’avait accompagné au magasin M.O. David pour me faire confectionner un costume d’écolier. Je me rappelle que l’habit d‘écolier était une grande redingote noire ou bleue marine, croisée à l'avant, sur laquelle étaient cousues des nervures de corde blanche qui dessinaient les bras et le dos jusqu'à la taille. À cet endroit, on s'entourait d'une large ceinture bleue en tissu que l'on nouait sur le côté. On nous appelait «les suisses» en pensant aux tamias rayés. Sur la tête, on portait le képi ou le «casscau» en langage écolier. Dans les deux pans arrière, il y avait de profonds goussets que l'on appelait les «poches de queue». C'est inimaginable ce que l'on pouvait y fourrer là. Même le képi que l'on avait honte de porter et dont on cassait la visière y prenait place. Ces deux poches chargées nous tapaient sur les fesses en marchant.

Mon père s'était acheté une bicyclette pour voyager au magasin. Il décida de me la donner pour aller au Séminaire car il fallait faire ce trajet d'au-delà d'un mille quatre fois par jour. C'était une «Hyslop» avec guidon écarté et montant, de sorte qu'assis sur la selle, on avait l'impression d'être sur une chaise droite. Pour un garçon de collège, la position n'etait pas très sportive mais plutôt ridicule. Je réussis à  faire changer le guidon pour des poignées ordinaires.

J’en prenais un soin particulier. Les jours de congé, je la démontais pour la nettoyer en faisant tremper la chaîne, les pédales, le plateau et le pignon dans l’huile à lampe et je la remontais après en avoir graissé les pièces. Il fallait qu'elle fut en ordre car tous les matins à huit heures moins quart, je partais par tous les temps avec ma pile de livres sanglée sur le porte-bagage.

Avec la première neige qui ne fondait pas, la bicyclette était rangée à la cave. Nous devions alors partir à sept heures et trente. Ma mère se levait pour le déjeuner et nous servait le gruau arrosé de sirop d'érable, les tranches de pain rôties avec du miel et un grand verre de lait. Plus tard, on en est venu à se débrouiller seuls. On avait aussi changé le lait pour du café.

Il fallait compter une bonne demi-heure pour se rendre au collège, comprenant l'arrêt accoutumé au bureau de poste. C'était le rendez-vous de tous les collégiens qui demeuraient dans le quartier cinq. On s'assoyait sur le rebord de la grande fenêtre de la façade. C'était pour se chauffer, pour trouver un compagnon de marche ou pour retirer clandestinement des lettres adressées à des pensionnaires sous des noms d'emprunt. Au guichet, si tôt le matin, il y avait la vieille fille Ida Choquette, le père Provost ou mademoiselle Desroches.

Le gouvernement fédéral éditait dans le temps de magnifiques volumes reliés émanant de la Commission de conservation. II y avait toute une collection, une vingtaine de livres qui étaient expédiés gratuitement. Tous les externes du Séminaire les faisaient venir. Le matin, on retirait les colis. On en commandait plusieurs exemplaires sous des noms fictifs. Nous les revendions aux pensionnaires.

Comme toutes les lettres reçues et envoyées étaient ouvertes par les autorités, il s'était établi, moyennant rémunération, une contrebande avec les externes pour le service de la poste. Les grands pouvaient ainsi librement écrire à leurs petites amies et les plus jeunes se plaindre de la nourriture à leurs parents. Cette opération constituait une infraction extrêmement grave et un délit passible d'expulsion pour les deux parties. Je me souviens que l'un des frères Quenneville, fils d'un riche pharmacien de Montréal m'avait payé vingt-cinq cents pour lui mettre une lettre à la poste. C'était mon budget pour une semaine entière.

Les externes faisaient aussi d'autres commissions en ville dans les boutiques, surtout les achats de tabac à priser de marque Copenhagen en petites boîtes rouges. L'habitude s'était développée chez les pensionnaires de se mettre une pincée de «snuff» sous la langue, ce qui, paraît-il, trompait l'envie de fumer. Un grand nombre des pensionnaires avait les dents jaunes et sales.

Souvent en hiver, l'on ne voyait ni chemin ni trottoir. Il fallait battre les chemins, enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux. En route, je prenais le Toine Fortin qui demeurait à la campagne au-delà de l'Aqueduc, Lucien Hamel qui débouchait de la rue Larocque, Armand et Paul Bourbeau et plusieurs autres. Nous arrivions tout essoufflés cinq minutes avant huit heures. Quand nous entendions sonrer la cloche «Marie-Louise» devant le Patronage, nous étions en retard. L'on se mettait à courir. Nous montions en classe dans le rang des internes qui finissaient leur récréation.

Après n'avoir été que, quelques mois, externe la première année, je fus mis demi-pensionnaire. Je prenais le repas du midi au réfectoire du collège. Tout le temps de mon cours, je fus dans cette catégorie, sauf en Syntaxe, pendant la grippe espagnole et en Belles-Lettres où je fis du pensionnat.

Les externes constituaient un monde à part au collège. Sauf pendant les classes, ils n'avaient aucun contact avec les pensionnaires ou ceux de demi-pension. Leur salle d'étude et leur champ de récréation étaient du côté ouest, face au couvent des Frères Maristes. Ils étaient généralement mal vus des pensionnaires et même des professeurs, comme s'il y avait eu une certaine jalousie à voir ces privilégiés aller manger et coucher tous les jours dans leur famille.

L’emploi du temps était comme suit : de huit à dix heures, classe; recréation d'une demi-heure et étude jusqu'à midi. Le dîner, puis une récréation jusqu'à une heure et trente, une demi-heure d'étude, classe jusqu'à quatre heures, récréation d'une demi-heure et étude jusqu'à six heures. Les jours de congé etaient le jeudi à compter de dix heures et le lundi après-midi. Le dimanche, la messe était à neuf heures et les vêpres à deux heures.

Au début de chaque année scolaire, il y avait la parade d'ouverture sur la rue Girouard. C'était toujours le premier jeudi après-midi suivant la rentrée. L'effectif, marchant deux par deux, formait une file d'un demi-mille de long, les «navots» en avant et les plus grands en arrière. Il faisait toujours une chaleur écrasante que nos grandes «chiennes» entretenait. Nous revenions par la rue Cascades et pour plusieurs petits gars de la campagne, c'était la première fois qu'ils voyaient les magasins de la ville.

Ensuite commençait la retraite de trois jours. Pas de classe pendant ce temps-là. Uniquement de la religion à s'en écœurer. Nous avions droit à : messes, sermons, séances de confession, communions, saluts du Saint-Sacrement, chemins de croix, lectures spirituelles, prières et chapelets en commun. C'était le grand lavage de cerveaux. On puait l'encens. Plusieurs nouveaux terminaient leur cours après la retraite.

Et que dire de la semaine sainte ! Véritable marathon de cinq jours. Il fallait se lever à l'aube pour être au collège à six heures. Les offices du matin se terminaient pour l'heure du dîner. Tout y passait : récitation des psaumes, lecture des prophéties, eau bénite, feu sacré, saint chrême, cierge pascal, grains de charbon, lavement des pieds, aplatissements dans le chœur, coups de crucifix dans la porte de la chapelle, missels gros comme des dictionnaires grecs, la crécelle pendant le voyage des cloches à Rome, le pain et l'eau le vendredi midi pour dîner à coups répétés de Stabat Mater, le chemin de croix de trois heures. Nous arrivions à Pâques, verts comme des poireaux, les pantalons percés aux genoux et la rotule endolorie…

Photo:
Des écoliers s'amusent dans la cour du Séminaire de Saint-Hyacinthe. Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH001/S17.