L'élection du 10 janvier 1910

Élection du maire Payan, lundi 10 janvier 1910.
Par Luc Cordeau

À Saint-Hyacinthe, la campagne électorale qui a conduit à l’élection du maire Payan, en janvier 1910, avait fait couler beaucoup d’encre. En effet, les trois journaux locaux n’avaient pas peur d’afficher leur couleur. Comme une véritable lutte à finir, tous les coups étaient permis. D’un côté, le journal libéral L’Union qui prenait pour Paul-Frédéric Payan, de religion protestante, industriel, co-propriétaire de la Tannerie Duclos & Payan. De l’autre, le journal conservateur, Le Courrier et le journal La Tribune, qui se disait politiquement indépendant, mais qui en réalité, avait un fort penchant conservateur. Ces deux journaux préféraient Samuel Casavant, catholique, industriel, co-propriétaire de Casavant Frères. Payan avait été conseiller municipal de la Ville de Saint-Hyacinthe de 1881 à 1884. Casavant détenait un poste de conseiller depuis 1904.

Pour les opposants à l’élection de Paul F. Payan, on lui reprochait notamment que son fils Louis était conseiller municipal de Saint-Hyacinthe, qu’il était président de la compagnie qui fournissait de l’éclairage à la Ville, qu’il était trop âgé, qu’il n’était pas de religion catholique, qu’il s’était opposé en 1899, que la Ville paye les travaux de restauration de la Croix du Jubilé avec les deniers publics, que son industrie était moins importante pour Saint-Hyacinthe que celle de son adversaire, et qu’il ne payait pas bien ses employés.

Casavant était surtout accusé d’incompétence et même d’imposture, principalement dans le dossier de construction d’un réseau d’égout pour desservir notamment les Sœurs de La Présentation. En tant que Conseiller municipal, on l’accusait d’avoir caché la vérité quant aux coûts de construction afin d’éviter une consultation publique. On lui reprochait également que contrairement à la Compagnie Duclos & Payan, qui payait des taxes municipales, la compagnie Casavant Frères, elle, s’étant installée en dehors des limites de la Ville, profitait de tous les services sans payer de taxes à Saint-Hyacinthe.

Journal Le Courrier, samedi 18 décembre 1909 : «Un nombre considérable de citoyens ont sollicité M. Samuel Casavant à se porter candidat à la mairie. Que monsieur Casavant soit élu, cela ne fait aucun doute, à ceux qui ont des yeux pour voir. […] M. Paul F. Payan est encore sur les rangs comme candidat à la mairie. Nous revenons à la charge pour lui exposer des raisons additionnelles pour établir que sa candidature n’est pas convenable dans les circonstances actuelles. Il doit se retirer de la lutte. L’an dernier [son fils], M. Louis Payan fut élu [conseiller]. Il est inconvenant que le père siège dans un conseil dont le fils fait déjà partie. En cas d’égalité des voix, M. Payan, père, aurait-il assez de grandeur d’âme, pour défaire le vote de son fils, et le fils avant de voter ne s’assurerait il pas du sentiment de son père ? M. Paul Payan est le président de la Cie des Pouvoirs Hydrauliques et y a des intérêts considérables. Le contrat d’éclairage municipal [avec cette compagnie] se termine dans deux ans. Avec le père et le fils dans le Conseil, les intérêts de la Ville ne seront pas en face de cette indépendance que l’équité la plus simple et la prudence la plus élémentaire commandent».

Vendredi, 24 décembre 1909 : «S’il nous faut choisir comme maire un homme qui puisse nous représenter aux congrès religieux qui doivent se réunir sous peu [Congrès eucharistique de Montréal, en 1910, Centenaire du Séminaire, en 1911], il nous faut aussi un homme d’affaires dont les relations sont étendues et qui puisse amener de nouvelles industries en notre ville. Le seul des deux candidats en présence qui réussisse ces deux conditions c’est Samuel Casavant. Lequel des deux candidats en présence a l’industrie la plus importante pour Saint-Hyacinthe ? Lequel est le plus progressif ? Lequel a rendu plus de services et est appelé à en rendre davantage à la classe ouvrière ? Pour tout homme qui raisonne un peu, la réponse c’est Samuel Casavant. La fabrique d’orgue de Casavant Frères a été créée de toutes pièces par le talent, le génie industriel de messieurs Claver et Samuel Casavant. Les frères Casavant ont fait d’une modeste petite manufacture, un établissement de tout premier ordre. Saint-Hyacinthe est cent fois plus connu par la manufacture Casavant Frères que par la Tannerie Duclos & Payan. La maison Casavant Frères paie les plus forts salaires de Saint-Hyacinthe. Chez messieurs Duclos et Payan, si l’on retranche les salaires des associés et de leurs familles, et de trois ou quatre contre maîtres, les salaires restants feraient maigre figure à côté de ceux qui se paient chez Casavant Frères. Nous invitons les «voteurs» ouvriers à se renseigner, à comparer et à juger si un vote pour Samuel Casavant ne vaut pas sous le rapport de leurs intérêts, bien mieux qu’un vote pour monsieur Payan».

Journal Le Courrier, samedi 18 décembre 1909 : «M. Payan est l’un des citoyens les plus âgés de cette ville. On dit que sa santé demande des ménagements. M. Casavant touche à peine à la cinquantaine. La mairie ne rajeunit ni ne ragaillardit les gens : et les promesses de L’Union ne vaudront rien contre l’influence insidieuse du bonnet de coton, de la robe de chambre et des pantoufles dont le vieux M. Payan est menacé à courte échéance. Votez pour Samuel Casavant et ce vote vaudra mieux pour Saint-Hyacinthe. […] La dernière saleté de L’Union. –Il fallait à la digne feuille, une phrase de curé pour étayer sa fière proposition que ce sont les protestants qui font vivre les catholiques de Saint-Hyacinthe et que dès lors M. Payan est mûr pour la mairie».

Journal La Tribune, vendredi le 7 janvier 1910 : «La défaite de M. Payan doit être écrasante. Électeurs véritablement soucieux de l’honneur de St-Hyacinthe, et de son progrès, écrasez la clique et ses candidats. Électeurs votez contre M. Payan : 1) Parce que Louis Payan est échevin et qu’il ne convient pas, que le père et le fils siègent ensemble au même Conseil ; 2) Parce que M. Payan est le président de la Cie des Pouvoirs Hydrauliques, qui a avec la Ville, un contrat pour l’éclairage municipal ; 3) Parce que M. Payan, affaibli par l’âge et la maladie, manquerait de vigueur et d’activité ; 4) Parce que M. Payan, en dehors des affaires de son industrie n’a jamais manifesté aucune qualité administrative  qui puisse lui mériter suffrage ; 5) Parce que M. Payan quand il a eu sous sa direction, l’École des Arts, la moyenne des élèves, qui était de 20 à son arrivée, est tombée à 9 et le montant des allocations qui était de 200$ est tombée à 125$ ; 6) Parce que M. Payan n’a jamais pris aucune part à nos manifestations nationales, et qu’il s’est toujours montré fanatique et intolérant ; 7) Parce que M. Payan lors de la reconstruction de la Croix [du Jubilé] de la rue Girouard, en 1899, a protesté d’une façon mesquine et par étroitesse d’esprit contre une dépense de quelques piastres ; 9) Parce que M. Payan, ne pourrait pas lors de grandes fêtes religieuses [catholiques] et civiles qui s’organisent à St-Hyacinthe et à Montréal  remplir les devoirs d’un maire et représenter notre population. Votez pour M. Casavant. – L’industrie qu’il dirige, tout en jetant du lustre sur St-Hyacinthe, est à cause des gros salaires qui y sont payés. Son dévouement passé au Conseil municipal, à la Commission scolaire et au Conseil des Arts, et son expérience des affaires municipales sont autant de garanties d’une sage administration».  

Journal L’Union, mardi, 4 janvier 1910 : «Convaincus d’imposture – Le coût probable de l’égout des Sœurs était de 8 450$ - Sa construction condamnée par l’ingénieur qui en a fait le tracé – Dans quelques années il faudra le remplacer par un autre. – Dans un de nos derniers numéros nous avons publié un article qui a jeté le désarroi dans le camp de M. Casavant. Nous accusions M. Casavant d’avoir fait voter la construction de l’égout des Sœurs par parties de manière à empêcher les électeurs de se prononcer sur cette construction inutile qui leur a coûté six mille dollars environ. Nous disions que les estimés de M. Henri Dessaulles, ingénieur, fils du Sénateur Dessaulles qui supporte la candidature de Casavant, à neuf mille dollars environ. Dans ce cas, M. Casavant était obligé de soumettre son règlement à l’approbation des propriétaires fonciers».  

Dimanche, 9 janvier 1910 : «M. Casavant est un des propriétaires de la manufacture Casavant Frère. Quand il a établi sa manufacture, il l’a bâti à quelques pieds de la ville de Saint-Hyacinthe et dans quel but ? M. Casavant voulait par là jouir de tous les avantages d’une ville sans avoir à supporter les charges des taxes par lesquelles ces avantages sont procurés. En effet, les bâtisses de monsieur Casavant ne paient pas de taxes à la ville et cependant elles sont protégées contre l’incendie par notre service d’aqueduc, par nos pompes à vapeur et par nos pompiers. La police exerce aussi sa surveillance sur cette manufacture et la protège contre les voleurs. En un mot, il jouit de tous les avantages que la ville procure à ses citoyens mais avec cette différence que les contribuables ont à payer le coût des utilités publiques et que la manufacture Casavant en jouit sans aucunes charges».
«L’Union a 200$ à parier que M. Payan sera élu maire de Saint-Hyacinthe à l’élection».

Mardi 11 janvier 1910 : «La Voix du Peuple . – Tous nos hommes sont élus. – Les électeurs font mordre la poussière à tous les candidats de M. Casavant. – M. Payan élu par 137 voix de majorité. M. Payan a toujours été le candidat de L’Union». 

Photos:
Paul-F. Payan, maire, de 1910 à 1914, et Samuel Casavant, candidat défait.
Collection Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe.

Cet article fut publié en deux parties dans la chronique Histoire d'ici dans le journal Le Courrier de Saint-Hyacinthe du 15 et 22 octobre 2009.