Napoléon Bourassa et ses réalisations à Saint-Hyacinthe (5)

Par Jean-Noël Dion
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 14 avril 1981

La façade des Dominicains
En juin 1892 une entente est conclue avec les Dominicains. Bourassa fait aussitôt mettre à exécution ses plans en vue de monter la façade du monastère. Il en surveille aussi le chantier. Cette architecture n’a vraiment rien de conventionnelle. L’imagination de Bourassa est débordante. Beaucoup de genres différents entrent dans la composition, surtout au niveau des fenêtres et des éléments décoratifs où le gothique côtoie le roman et le médiéval. Bourassa aime véritablement jouer avec les styles. Il essaie de créer une architecture nouvelle et originale en modernisant les formes du passé. Par contre, il ne réussit pas toujours à donner une unité à travers toutes ces formes : l’assemblage ne donne pas toujours de bon résultat, plusieurs éléments demeurant nettement anachroniques. La photo démontre bien le travail accompli ainsi qu’une certaine surcharge.

Les Dominicains retransformèrent plus tard cette façade, au temps où le bâtiment a dû être exhaussé d’un étage. Spécifions qu’on a quand même tenu à conserver et à respecter le style, n’apportant que quelques corrections à l’ensemble.

Les travaux du monastère se terminèrent en 1892. Au cours de la même année, Bourassa se voit confier la construction d’une église à Fall-River, encore pour les Dominicains. Il voyagera souvent entre Saint-Hyacinthe et la petite ville de la Nouvelle-Angleterre, tout occupé comme c’était souvent le cas, à deux projets à la fois.

La Cathédrale
Tout allait donc rondement à ce temps, mais en 1893, un événement vient faire prendre un mauvais tournant au projet de décoration de la Cathédrale. En effet, la solidité de l’église est mise en doute par une nouvelle administration. Les nouveaux marguilliers jugent que rien ne sert de continuer à dépenser pour décorer l’église si, d’ici peu, elle est vouée à la démolition. Un dur coup est porté donc à Bourassa. Seul, face à cette nouvelle équipe qui a pris en charge la direction des travaux ; seul, sans le soutien de Mgr Gravel qui vient de quitter son poste de vicaire général ; le peintre demande que l’on reconsidère le problème. Mais la décision semble irrévocable.

Près de sept ans de travail sont balayés. Bien que les plans lui étaient rémunérés au fur et à mesure qu’il les présentait au grand vicaire, une grande déception ne pouvait qu’apparaître dans l’âme du peintre. Il l’exprime à l’Abbé Gravel : « Vous avez eu la bonté de m’offrir ce travail important dans votre cathédrale ; j’ai accepté cette tâche avec plaisir. Elle semblait comporter des conditions qui me permettaient d’en faire une œuvre sérieuse et honorable et c’est avec cet espoir que je l’ai entreprise et poursuivie [...] je ne déclarerai la guerre à personne. Ce sera une déception de plus, et voilà tout. Des déceptions !... J’en ai subi bien d’autres, de cette nature surtout ». (1)

Bourassa perdit évidemment le moral, mais la Fabrique n’avait sans doute pas tort d’arrêter la décoration. Le blâme dut être jeté soit sur l’architecte, soit sur les entrepreneurs qui connaissaient mal leur métier. L’Abbé Choquette nous dit bien dans son « Histoire de Saint-Hyacinthe », l’imperfection qui a causé tant de problèmes aux marguilliers de la Cathédrale.

« Les fondations de la cathédrale furent assises sur un ensemble de gros pieux enfoncés jusqu’au roc. (...) Cela paraissait solide, résistant, mais on oublia que si le bois se conserve bien dans une terre saturée d’eau, il pourrit vite lorsqu’il est exposé à l’air. Aussi la tête des pieux sur lesquels reposait la maçonnerie ne tarda pas à donner des signes de décrépitude et les murs se fissurèrent ». (2)

Bourassa demeura encore à Saint-Hyacinthe même après ce contretemps. Il s’occupait à faire les plans de son église à Fall River et aussi de son église à Montebello qu’on lui avait demandé d’ériger en 1884. Il quitta la petite ville pour Montebello en 1897, conservant là, tout de même, de bons amis et heureux d’avoir réalisé quelques projets.

Quant à la cathédrale, on ne résolut son problème qu’en 1908, année où l’on mit à nu, partie par partie, les fondations et où l’on noya la tête des pieux dans le ciment. La décoration intérieure fut ensuite réalisée par Ozias Leduc à la demande de Mgr Bernard, le cinquième évêque du diocèse de Saint-Hyacinthe.

Voilà, brièvement commentées ici, les réalisations de Napoléon Bourassa à Saint-Hyacinthe ; petite ville qui a su, tantôt l’encourager au début de sa carrière et à l’approche de sa vieillesse, mais tantôt aussi lui causer une amère déception.

Photo: Couvent des Pères Dominicains à Saint-Hyacinthe construit en 1892. Façade avant les transformations.
Source: Collection Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe.

Notes
(1) Anne Bourassa. Napoléon Bourassa, Montréal, 1968, p. 39.
(2) C.P. Choquette. Histoire de la ville de Saint-Hyacinthe, 1930, p. 343.

Cet article est le dernier d'une série de cinq.

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