Notre-Dame du Rosaire (4)
La venue des dominicains

Par Jules-Antonin Plourde
Article paru dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe le 28 septembre 1977.

C’est dans le coeur admiratif d’un jeune prêtre du collège de Saint-Hyacinthe, l’abbé Joseph-Sabin Raymond, qu’il faut chercher la plus ancienne racine de l’idée d’une fondation dominicaine au Canada. Si, à partir de 1873, la paroisse Notre-Dame passe aux mains des religieux dominicains, c’est dès 1855 qu’ils sont officiellement invités par le premier évêque de Saint-Hyacinthe, Mgr Jean-Charles Prince, à venir fonder leur Ordre au Canada. On pourrait même remonter avant cette date. En effet, dès 1830, l’abbé Raymond s’intéresse vivement aux trois leaders qui stimulent alors I’Église de France: Lamennais, Lacordaire et Montalembert. En 1842, le jeune professeur de Saint-Hyacinthe passe en Europe et y rencontre, le jour de l’an 1843, Lacordaire à Nancy. Il lui manifeste son désir d’entrer dans l’Ordre dominicain. Lacordaire l’en dissuade, lui conseillant de continuer sa belle oeuvre d’éducateur de la jeunesse. L’abbé Raymond rentre au pays et se dévoue de nouveau à son séminaire. Mais l’idée dominicaine le poursuit. En 1854 il obtient de Lacordaire l’autorisation de fonder au pays le Tiers-Ordre de Saint-Dominique. Il y reçoit Mgr Prince et y entre lui-même. On peut dire que c’est la branche laïque de la famille dominicaine qui poussa la première au Canada.

Dès la fondation du diocèse de Saint-Hyacinthe (1852), l ’ abbé Raymond convainc Mgr Prince d’entreprendre une offensive de lettres pour hâter une fondation dominicaine à Saint-Hyacinthe. L’évêque fera pression pendant des années sur le maître général des Prêcheurs, le père Jandel, tandis que l’abbé Raymond assiégera de ses demandes Lacordaire lui-même. On n’a pas idée de l’influence de Lacordaire sur la jeunesse de cette époque. Dès que paraissaient en brochures les Conférences de Notre-Dame, professeurs et élèves du séminaire de Saint-Hyacinthe les lisaient avec avidité. Fondateur d’un Tiers-Ordre enseignant, Lacordaire, à cause des effectifs réduits de cette institution, ne put répondre au désir de l’abbé Raymond d’en envoyer quelques-uns à Saint-Hyacinthe pour prendre en charge l’enseignement religieux. De son côté, Mgr Prince se heurta à toutes sortes d’événements contrariants qui ne permirent pas au père Jandel de répondre à son désir d’envoyer à Saint-Hyacinthe "une petite colonie dominicaine ” . Une vingtaine d’années passeront avant que ne s'accomplisse le voeu du premier évêque de Saint-Hyacinthe. Mais déjà en 1868 un dominicain passait à Saint-Hyacinthe et y enregistrait le désir de cette ville d’avoir les Frères Prêcheurs. Le père Chocarne loge alors ou séminaire, rencontre l’abbé Raymond qui lui dit toute la genèse de l’idée dominicaine en terre maskoutaine. C’est ce dominicain qui, quelques années plus tard, devenu provincial de France, fera se réaliser un rêve caressé depuis plus de vingt ans par les autorités religieuses de Saint-Hyacinthe: fonder une maison dominicaine au Canada.

On sait que c’est le 5 octobre 1873 que quatre religieux dominicains prirent en charge la paroisse Notre-Dame. Quels étaient donc les objectifs des autorités diocésaines qui commandaient la venue des Dominicains au pays? Il est clair, d’après la correspondance, que Mgr Prince et I’abbé Raymond les désiraient d’abord pour la prédication. En même temps, pour mieux asseoir leur action apostolique, on leur proposait la desserte d’une paroisse C’est justement cette deuxième proposition qui entrava la bonne marche des négociations. II faut savoir qu’à I époque les Constitutions dominicaines étaient très sévères sur l’acceptation des paroisses. L'Ordre voulait garder sa mobilité pour un apostolat plus efficace. La charge de paroisse immobilisait les effectifs et faussait la vocation de prédicateur itinérant. Pourtant, et ce fut une loi généralisée au Canada français, on ne pouvait s’implanter au pays sans prendre charge de paroisse. Mgr Prince y voyait plutôt la possibilité d’un meilleur enracinement. Les années passèrent et les positions s’adoucirent. S’ils acceptèrent à la fin de desservir une paroisse, les Dominicains fondateurs le firent de leur mieux, mais non sans regimber contre ce que cela imposait à leur activité de prédicateurs. En effet, dès leur arrivée, ils furent inondés de demandes de prédications et, à trois qu'ils étaient, ils eurent peine à y répondre tout en faisant le ministère paroissial régulier. Si le diocèse de Saint-Hyacinthe les reçut à bras ouverts, il est évident qu’ils eussent préféré fonder d'abord à Québec. Tout de même, là comme ici régnait un libéralisme de pensée très approprié à I’esprit dominicain.

Il en alla bien autrement pour le diocèse de Montréal que dirigeait l’ultramontain Mgr Bourget. Pendant longtemps les portes de ce diocèse furent fermées à la prédication dominicaine qu’on soupçonnait teinte de ce libéralisme qui divisait à l'époque l'Église québécoise. Certains dominicains français donnèrent flanc à ce soupçon, bien qu’en général on finit par reconnaître qu’un épouvantail avait été indûment dressé contre la prédication des Messieurs de Saint-Dominique.

Il y a donc maintenant plus d’un siècle que les Dominicains se sont établis à Saint-Hyacinthe. Depuis le premier curé, le père Bourgeois, jusqu’au vingtième, l'actuel curé, le père Henri-Dominique Lecavalier, pasteurs et vicaires ont, au cours du second siècle d’histoire paroissiale, apporté chacun de son talent et de son zèle à promouvoir la vie chrétienne dans la paroisse Notre-Dame. La semaine prochaine, nous rappellerons leur mémoire à tous.

Photo: Joseph-Sabin Raymond en 1878. Collection du Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH004.

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