L'inondation du printemps 1936


L’analyse de documents iconographiques peut sembler à première vue quelque chose de simple. Prenons par exemple cette photographie. Sur la bordure du document, on remarque l’inscription « Avril 1936 ». À priori, nous serions portés à considérer cette date comme véridique, mais il est toujours nécessaire de vérifier ces informations avec d’autres sources. Dans ce cas bien particulier, nous avons rapidement constaté qu’il ne s’agissait pas d’avril, mais plutôt de mars 1936 – plus précisément du 19 ou du 20 mars 1936.
C’est à l’aide des journaux de l’époque qu’il nous a été possible de confirmer cette information. Le 20 mars 1936, les manchettes du Clairon et du Courrier de Saint-Hyacinthe font allusion à l’inondation survenue l’après-midi précédant. Sans trop entrer dans les détails, soulignons que les autorités font état de près de 250 demeures, ainsi que plusieurs manufactures et entrepôts endommagés par la crue des eaux de la rivière Yamaska. Même que la partie centrale du pont Barsalou, qui relie le centre-ville à La Providence, s’est effondrée après avoir été endommagée par le passage des glaces. À partir de cette photographie, il serait possible d’aller plus loin dans nos recherches et ainsi mettre en contexte le document choisi. En effet, sans trop chercher, nous avons constaté que les dommages causés par l’inondation ont soulevés certains débats au sein de la population maskoutaine de l’époque.



Les éternels rivaux qu’ont été Harry Bernard – partisan unioniste et rédacteur en chef du Courrier de Saint-Hyacinthe – et Télesphore-Damien Bouchard – libéral, propriétaire du Clairon, député provincial et maire de Saint-Hyacinthe – se sont d’ailleurs affrontés sur la question de l’aide financière apportée aux sinistrés. D’un côté, Bernard soutient que les dommages considérés par les autorités municipales (donc M. Bouchard) sont bien en deçà de la réalité. Il fait même un lien avec le fait que la Ville dédommage les sinistrés et les élections à venir : « Le geste en faveur des victimes de l’inondation n’est pas condamnable à première vue. Les dégâts ont été grands, probablement plus grand que ne le veut l’enquête officielle. Il reste cependant ce fait que le conseil n’a versé aucune indemnité aux victimes de l’inondation de 1927, alors que les dommages avaient été encore plus considérables que ceux de 1936 […]. À l’automne de 1927, le conseil municipal était solidement bouchardiste et aucune élection ne menaçait à l’horizon. Au printemps de 1936, le conseil est encore bouchardiste, mais l’opinion l’est de moins en moins, et des élections difficiles sont à prévoir. Vous tenez le mot de l’énigme ? »


De son côté, Bouchard soutient que Bernard fait preuve de mauvaise foi. Dans son journal Le Clairon, il rapport que cette aide financière est une excellente mesure qui a été accueillie « avec joie par toute la population, mais non par le bleu " Courrier " qui, lui, suivant son habitude, trouve à redire. On peut imaginer combien fort il aurait protesté si le conseil municipal eut décidé de ne rien faire pour les inondés […]. Parce que le conseil a décidé de faire quelque chose, il trouve encore le moyen de protester. C’est le cas de dire qu’il n’y a rien pour contenter le journal de la rue Ste-Anne quand il s’agit de la présente administration municipale et nous avons là un autre exemple de sa mauvaise foi ».


Nous n’irons pas plus loin dans le cadre du présent texte, l’objectif étant plutôt de vous démontrer qu’une simple photographie peut servir de rampe de lancement afin d’aborder l’histoire de Saint-Hyacinthe. Les documents iconographiques sont des sources d’inspiration sans bornes pour les chercheurs et pour les curieux qui s’intéressent à l’histoire maskoutaine. Dans l’année qui s’en vient, le Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe mettra en place une activité-conférence qui aura pour thème l’analyse de documents iconographiques. Restez donc à l’affut ! En attendant, continuez de lire nos chroniques mettant en vedette certains documents d’archives conservés ici.


Vincent Bernard
Historien-archiviste au Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe.
4 avril 2019


Photographie
Inondation au centre-ville de Saint-Hyacinthe le 19 ou 20 mars 1936, possiblement au coin des rues Saint-Pascal (aujourd’hui Brodeur) et Sainte-Marguerite (aujourd’hui Marguerite-Bourgeoys).
CH478/BSE14/PI-006/003/014, Collection Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe.