Les rouets Cadorette


Sur une courte période de temps, du 19 mai au 22 septembre 1933, Le Clairon de Saint-Hyacinthe va publier une série de textes sur l’industrie et le commerce maskoutain. Deux de ces articles sont signés; l’un par Mgr. C.-P. Choquette concerne le Palais de justice et le second, initialé G.A.O., traite de la manufacture de Michel Cadorette fondée en 1875.


Incidemment Le Clairon fêtait en 1995 le 120è anniversaire de sa fondation. Il eut pour ancêtre L’Union de Saint-Hyacinthe jusqu’à ce que T.-D. Bouchard le rebaptise en 1912. Il devient alors un journal d’opinion libérale à tendance populaire. Les faits et gestes de la vie urbaine et rurale y sont consignés. Par exemple des sports comme la boxe, le baseball, les courses, le hockey, et le cyclisme occupent le quart des pages d’information. Le secteur culturel, la chose politique, le carnet mondain et judiciaire, les affaires municipales, les pages féminines, les conseils aux agriculteurs et les annonces classées complètent l’essentiel du journal.

Mais en 1933 nous sommes en pleine crise économique. Des industries mal équipées et mal adaptées vont disparaître. D’autres, au contraire, vont connaître une période d’intense activité. Pour la direction du Clairon une série d’articles s’impose pour redonner espoir à la population. Elle portera le titre général de "Nos vieilles maisons". Mais hélas la misère s’installe jusqu’à la guerre de 1939-45. Le peuple exige du travail et les considérations historiques lui importent-peu. Il faut passer a l’action et oublier le passé.
 


Michel Cadorette
Presque sans instruction sinon celle de ses bras et de l’expérience, Michel Cadorette va largement participer à l’essor économique de Saint-Hyacinthe, dans le dernier quart du dix-neuvième siècle et dans le premier du vingtième.


Il naquit de parents cultivateurs à Saint-Simon en 1853. Comme tous les autres fils de cultivateurs ses années de scolarité dépendent du travail de la terre. De l’âge de douze à dix-huit ans il participe à l’essor de la ferme paternelle Alors comme un grand nombre de Canadiens-français l’envie lui prit de s’exiler pour s’assurer d’un meilleur sort.

C’est à Fall River, nid de l’industrie textile, qu’il choisit de s’établir. Le Massachusetts attirait des centaines de milliers de nos compatriotes en mal de gagner leur vie. Sans trouver la fortune Michel Cadorette allait puiser, dans l’observation des méthodes américaines du capitalisme, de précieux enseignements.

Dès 1873 il revient s’établir dans sa région et choisit Saint-Hyacinthe comme lieu de résidence. Il fut engagé à bord du train de bois. Tout le matériel et les bâtiments ferroviaires étaient chauffés au bois et des trains spéciaux devaient approvisionner le réseau. À ce sujet l’incendie du Palais de justice en 1859 consuma 1500 cordes de bois alignées le long de la voie du Grand Tronc.

C’est alors que lui vint l’idée de fabriquer des rouets pour palier au manque d’industries textiles de ce début de notre révolution industrielle. L’autonomie dans la fabrication des biens essentiels tout comme la production alimentaire sont des conditions minimales de survie. Fabriquer sur place à moindre coût vaut mieux que tout les raffinements de l’importation. En un mot avant le métier à tisser on dut implanter le rouet.

Les rouets Cadorette
C’est au coin de l’actuelle rue des Cascades et de l’avenue Robert là où se trouvait, il n’y a pas si longtemps, l’épicerie H. Messier & Fils qu’il implantera sa première industrie. La manufacture ne restera qu’un an à cet endroit; le temps de devenir rentable.


En 1875 c’est avec son beau-frère, Pierre Cadorette, qu’il avait parti l’entreprise. L’année suivante il rachète ses parts parce que la “manufacture ne suffisait pas à faire vivre deux familles” Cependant elle va rapidement devenir prospère. La vente de rouets fabriqués ici à moindre coût prend une allure tellement surprenante qu’il fallut, dès 1877, songer à déménager.

Michel Cadorette fit l’acquisition de la bâtisse et des hangars situés au N° 1 des Cascades “à l’entrée du Pont de la Société”. Aujourd’hui on y trouve le terrain de stationnement du Groupe Maska, au pied du Pont Bouchard. Elle y restera presque soixante ans. Pour montrer l’essor que prit la manufacture de rouets en dedans d’une dizaine d’années, il suffit de signaler que Michel Cadorette acheta trois autres locaux. L’un d’eux se trouvait à l’extrémité opposée de la rue des Cascades dans l’édifice des frères Pagnuelo.

Il avait démarré la fabrique de rouets à l’âge de 22 ans; il allait y passer quarante-sept ans. Durant les bonnes années, avant l’implantation massive et subventionnée de l’industrie textile à Saint-Hyacinthe, il employa jusqu’à six personnes. De 1889 à 1912 il maintint une production de 1500 à 1600 rouets par an: C’est dire la force de la demande. Le marché qu’il exploitait prit même une tournure internationale. Il vendit, lui-même, des rouets dans l’Ouest, en Ontario et dans les Provinces Maritimes. Mais le verbe vendre, ici n’est pas tout à fait exact. On devrait plutôt dire qu’il troquait une partie de sa production pour des produits locaux.

En 1995, monsieur Dominique Dupont du Centre d’histoire me racontait l’anecdote suivante. Un jour il partit avec un chargement de rouets vers le Nouveau-Brunswick à bord d’un train du Grand Tronc et il en revint avec deux chars (wagons) de patates. Il vendit même des rouets jusqu’au centre des États-Unis dans le Minnesota.

En 1922, Michel Cadorette a 69 ans et il croit qu’il est temps pour lui de passer la main. Craignant que le commerce ne se mette à péricliter, puis disparaisse, il offre à son fils Philéas de prendre la gérance de la manufacture. Ce dernier, né à Saint-Hyacinthe en 1885, vit en Nouvelle-Angleterre. Après avoir été employé, à partir de 1903, à la compagnie de chemin de fer Québec Central (Shebrooke-Saint-Georges-Lévis), il passe à la Vermont-Central puis à la Boston Maine. Il avait fait ses études à l’académie Girouard et à l’École Commerciale Lalime.

Pour que l’entreprise paternelle ne se termine pas en queue de poisson et malgré son manque d’expérience dans le domaine, il accepta de relever le défi. Il revint donc à Saint-Hyacinthe en 1922, sans abandonner l’esprit bohème de son ancien emploi. Ceux qui l’ont connu le décrivent comme un rêveur dont les capacités littéraires dépassaient largement la capacité de voir venir la concurrence. En fait il arrivait à un bien mauvais moment pour les manufactures artisanales. La Révolution Industrielle rapportait les fruits de son implantation de la fin du 19è siècle. La précarité économique semblait faire place à la sécurité. Mais de ce côté-là aussi les apparences étaient illusoires.

Le fondateur Michel Cadorette, qui devait mourir en 1929, enseigna pendant un an les rudiments du métier à son fils Philéas. Ayant l’amour du travail, ne tolérant pas l’oisiveté, il continua à visiter ses anciens clients et à négocier des commandes.

En octobre 1929 éclata une crise économique sans précédent. Ce qui permit un soudain redressement des affaires familiales et artisanales. Mais l’avenir était trompeur pour celui qui ne diversifiait pas suffisamment ses investissements. La série de progrès de la manufacture se stabilisa puis diminua progressivement. Condamnée par la conjoncture et mise à mort par le progrès, la manufacture de rouets allait s’éteindre en 1937. Sans cela, la seconde poussée industrielle et les impératifs de l’effort de guerre (1939-45), c’est-à-dire l’obligation de produire en masse pour l’Angleterre, l’aurait sûrement abattue.

En 1933, Philéas Cadorette disait vendre encore cinq à six cents rouets dans la région. Mais le marché régional qu’il desservait était déjà saturé. Il faut donc diviser par deux ces affirmations parues dans Le Clairon. Il pronostiqua même que c’était un signe avant coureur de la prospérité. Sa vie de travail se termina dans l’anonymat.

Philéas Cadorette avait épousé, en 1929, Aurore Guérin fille du mécanicien Ferdinand Guérin de la Compagnie Oméga.


Un article de feu Gilles Guertin, ancien président du Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe paru en deux parties dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe les 4 et 11 avril 1995.


Illustration:
Illustration de C. Chabot. Cette illustration vient égayer un poème de Jeanne Daigle intitulé « Les souvernirs d'un rouet », publié dans la revue Paysana, septembre 1938. CH097 Fonds Jeanne Daigle.