De la place publique à la halle du marché


Ce texte est une introduction à l'exposition virtuelle Le 1555 Marché public Saint-Hyacinthe. Pour voir cette exposition, cliquez ici.


La place publique
Sous le Régime Français, presque toutes les villes d’importance possèdent une place publique. C’est là que les citoyens se rassemblent pour toutes sortes de raisons. La vie sociale et commerciale de la ville s’y déroule au gré des saisons. « Les paysans y apportent deux fois la semaine, les mardis et vendredis, les produits de leur élevage de la chasse et de l’agriculture, grains, volailles, gibier et légumes » (1).  


En dehors de ces jours de marché, la place publique devient le lieu de rencontres et d’échanges; c’est en quelque sorte le cœur de la ville. Les autorités y affichent les ordonnances et édits royaux et y font entendre les annonces publiques au son du tambour (2). C’est aussi à cet endroit que la Justice s’accomplit. Sur la place publique, le charpentier du roi dresse poteau, potence, carcan, échafaud et autres instruments de torture (3).

De toutes les activités qui s’y déroulent, les jours de marché sont ceux qui attirent le plus de gens et qui permettent à toutes les classes de la société de s’y côtoyer. Car ce milieu urbain est composé de nobles, d’officiers, d’ecclésiastiques, de fonctionnaires, de marchands, de paysans, d’esclaves même; pour tous, une constante demeure : se nourrir. Les jours de marché revêtent donc une importance capitale.

Québec possède deux places publiques: une première située à la Basse-Ville est appelée Place Royale ou place du marché. « Cette place présente un espace de figure irrégulière et de grandeur médiocre, bornée au fond par une suite de maisons assez bien bâties et adossées contre le rocher, sur la gauche par une petite église (Notre-Dame-des-Victoires) et sur la droite par deux rangées de maisons placées parallèlement » (4).

Dans la Haute-Ville, la Place d’Armes est située près de la résidence du gouverneur de la Nouvelle-France (château Saint-Louis), et du palais épiscopal. Cette place occupe un terrain rectangulaire que bordent, sur un côté, de belles maisons en pierre (5). « Montréal possède une Place d’Armes située sur la rue Sainte-Geneviève, devant l’église paroissiale. D’après le dénombrement de 1731, sa superficie est de 87 mètres de large sur environ 58 de profondeur. La place du marché, rue Saint-Joseph, occupe un terrain de 39 mètres » (6).

Il semble que Trois-Rivières n’a connu de place publique qu’au XVIIIe siècle. Cette place était située sur le bord du fleuve au bout de la rue Saint-Louis (7).

Ces places publiques ou places du marché ne reçoivent pas de bâtiments afin d’en faciliter l’accès et de permettre aux manifestations populaires de s’y dérouler. Ici et là, d’autres places du marché sont mises à la disposition des citadins qui viennent s’y approvisionner directement des paysans producteurs.

Après la Conquête, de nouvelles lois sont appliquées et celles-ci amènent au début du XIXe siècle, la construction de halles du marché. Il ne faut pas oublier que le marché public est à l’origine, « une institution publique qui relève essentiellement de l’autorité municipale. Le marché public est un lieu qui se trouve généralement au milieu ou près du centre démographique, ouvert au grand public; où des vendeurs proposent leurs marchandises à des acheteurs, et qui possède des règlements régissant son fonctionnement » (8).

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, l’essor du commerce a favorisé le développement d’étals privés. Au fur et à mesure que les étals de boucher et les épiceries se sont multipliés (surtout au XXe siècle), les marchés publics ont perdu de l’importance. De marchés de producteurs qu’ils étaient, les marchés publics se sont transformés au XXe siècle en marchés de commerçants. Les marchés publics qui existent toujours ne sont donc plus tout à fait des marchés publics au sens traditionnel du terme (9). Les marchés publics ont jusqu’à la fin des années 1950, constitué un important réseau de distribution des denrées alimentaires pour le milieu urbain.


Les halles du marché
La double nécessité, pour les uns de se nourrir, et, pour les autres, d’écouler leurs produits, créa une tradition d’échanges commerciaux. Ces échanges, ou jours de marchés, s’ils ont eu lieu sur la place publique, jusqu’au début du XIXe siècle, vont connaître une nouvelle façon d’exister. D’une part il y a l’institution qu’est le marché public ayant pour but principal de permettre à la population urbaine de s’approvisionner en denrées alimentaires; et d’autre part le lieu physique où cette activité peut être exercée.

Les limites urbaines étant de plus en plus étendues et, les citoyens des villes plus nombreux, il s’avéra impératif de règlementer de façon plus rigoureuse les marchés publics. Pour mettre en application les normes d’hygiène, assurer la pesée obligatoire et surtout pour permettre aux producteurs d’offrir leurs denrées en meilleures conditions de conservation, les autorités municipales érigèrent des halles de marché.

Comme la plupart des premiers marchés étaient installés sur la place de l’église, donc généralement au cœur de la paroisse, les administrateurs municipaux décidèrent de déplacer les marchés vers d’autres centres. Cependant le lieu de ces marchés était choisi en fonction de sa facilité d’accès autant pour le producteur que pour le client (10).

Si au XVIIIe siècle, la Place Royale à Québec et la Place du Marché Neuf à Montréal avaient déjà connu des abris temporaires, les halles du XIXe siècle seront très différentes. Il ne s’agit plus là de constructions rudimentaires, mais de vastes édifices abritant des étals intérieurs se prolongeant à l’extérieur. Ces halles de marché sont habituellement la propriété de la ville, qui y nomme un clerc de marché chargé de faire respecter les règlements concernant la vente au détail et d’y percevoir le prix de la location des étals. On n’a qu’à consulter les règlements municipaux de Québec, de Montréal, de Trois-Rivières ou de n’importe quelle ville québécoise du XIXe siècle pour constater que la tenue des marchés constituait une préoccupation majeure (11).

Les conseils municipaux de Montréal, Trois-Rivières, Longueuil, Saint-Hyacinthe, Saint-Césaire, Acton Vale, Drummondville et combien d’autres ont siégé dans la salle publique de la halle du marché. Car bon nombre de ces halles étaient construites de telle façon qu’on y logeait à la fois l’hôtel de ville et le marché public; de telle sorte que « la place du marché se confond souvent avec la place publique, d’où l’importance des rapports sociaux qui s’y tissent en un enchevêtrement de configurations complexes » (12).

Ce n’est pas un phénomène isolé que de constater dans une localité, que la salle publique de la halle du marché est le seul endroit facilement disponible pour y loger des organismes ou des manifestations tant politiques que sociales.

Ces salles ont, au cours du XIXe siècle, joué un rôle de premier plan en permettant aux citoyens d’une ville de s’y rassembler pour y tenir les manifestations de la vie urbaine dans un espace physique qui est à la fois économique et social et qui se fait le point de jonction entre le monde rural et le monde urbain (13).

Il faut dire que le déclin des marchés publics au cours du XXe siècle et l’établissement des épiceries privées limitent l’importance de l’achalandage de la halle du marché, de ce fait de la place publique. Ce délaissement progressif au profit de l’entreprise privée et la construction d’hôtels de ville plus spacieux, afin de répondre aux exigences du développement démographique des villes, amène l’abandon et, très souvent la démolition des halles du marché.

Heureusement, quelques beaux exemples de ces halles de marché demeurent. Leur vocation d’origine est parfois changée, mais comme tout édifice patrimonial, la halle du marché d’une ville mérite d’être préservée er restaurée. Dans certaines villes, telle Saint-Hyacinthe, la halle construite au XIXe siècle demeure au même endroit et continue à jouer son rôle originel de marché public.

Albert Rémillard
Texte d’introduction tiré de : Le marché de Saint-Hyacinthe et quelques marchés publics du Québec.

Notes
1) Raudot, Jacques. Règlements généraux du Conseil supérieur de Québec, 11 mai 1676, EO, II, p.17; Raudot J., Ordonnance, 22 juin 1706, EO, II, p.201; Raudot, J., Ordonnance, 23 septembre 1708, EO,III, p.425.
2) Lachance, André. La vie urbaine en Nouvelle-France, Montréal, Boréal, 1987, p.28.
3) Lachance, André. La justice criminelle du roi au Canada au XVIIIe siècle, tribunaux et officiers, Québec, P.U.L., 1978, p.28.
4) Charlevoix, François-Xavier, S.J. Journal d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionale…, Tome III, Paris, 1744, p. 71.
5) Ibid., III, p.72.
6) Kalm, Pehr. Voyage de Kalm en Amérique, analysé et traduit par L.W. Marchand, Montréal, T. Berthiaume, 1880, septième et huitième livraison des Mémoires de la Société historique de Montréal, 2 volumes reliés en un seul, p.699.
7) Begon, Michel. Ordonnance, 15 juillet 1722, EO, III, p.443.
8) Bergeron, Yves. Études des marchés publics au Québec (rapport préliminaire), Québec, M.A.C.Q., 1987, p.2.
9) Fayad, Georges. Marchés publics agricoles de détail, Montréal, M.A.P.A.Q., 1980, p.1.
10) Lepage, Monique. Les anciens marchés de la ville de Québec, cours d’art au Québec, Université Laval, Québec, 1973, p.4. A.V.Q., dos. 2202.01.
11) Bergeron, Y., Op. cit., p.5.
12) Ibid, p.5.
13) Ibid, p.4.


Illustration: Dessin du marché de Saint-Hyacinthe, Collection Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH478.


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