La Grippe espagnole (4)


Par le Dr Jean Lafond
Publié dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe le 26 novembre 1997.


Le 4 octobre, Le Clairon écrit pour ses abonnés les mêmes recommandations faites par le Dr Samson concernant la protection de soi et des autres. Il répète l’avis concernant le renvoi des élèves pensionnaires.


De plus, le journal rappelle les débuts et l’origine de la maladie. Le 12 octobre, au moment où la maladie prend de l’expansion, Le Courrier écrit: « les Commissaires d’écoles ont pris une prudente et sage décision en fermant les écoles. La grippe commence ses ravages et il faut dire la gravité du mal et de ses complications. Nous ne voulons pas apeurer la population, par ce cri d’alarme, mais désirons une union de tous pour combattre le mal ».


Le 12 octobre, le Conseil de ville de Saint-Hyacinthe tient d’urgence une séance spéciale dont le sujet est: « moyens à adopter pour enrayer la maladie qui nous préoccupe tous. »


La résolution suivante est proposée et adoptée à l’unanimité, soit que :
1) les réunions publiques soient prohibées;
2) que l’admission aux quais des gares ou des bâtisses des chemins de fer ne soit permise qu’en cas d’absolu nécessité;
3) que les propriétaires ou locataires d’endroits publics soient bien surveillés;
4) qu’une permission spéciale soit accordée pour assistance à des funérailles - pas plus de 50 présences;
5) que toute infraction à ce règlement soit passible d’une amende de 40,00$.


N.B. On a oublié de parler de la durée d’un règlement provisoire. On a fait rire les gens sur les présences aux funérailles et dans ce cas… qui paiera l’amende : le surplus de présence - le curé ou autres ?



Le 20 octobre, la Compagnie de téléphone Bell, par un avis dans les journaux locaux demande à la population à cause de nombreux malades dans son personnel, de diminuer les appels. Le personnel actuel est surchargé. Dans le temps, on donnait le numéro à l’opératrice pour obtenir un abonné. Et quand chacun dans la maison, par téléphone, d’une à trois fois par jour, s’informait de parents ou d’amis, le personnel était sûrement surchargé.


À la fin d’octobre, Le Clairon rapporte que l’épidémie qui a fait tant de victimes dans notre ville, semble en voie de régression. Cependant, soyons encore fidèles à suivre les conseils des médecins et du Bureau d’hygiène.


J’en viens à la version des faits au Séminaire selon le Supérieur, le chanoine Fabien-Zoël Decelles (extraits de son journal). Les faits d’un directeur d’élève. « Le 11 octobre, un premier cas est signalé, le 13, 3 ou 4 nouveaux cas. Nous étions déjà en quarantaine, en même temps que l’École Normale des Sœurs de la Présentation. Nous nous agissons pour fermer la maison, mais notre médecin le Dr Eugène Turcot n’a pas l’autorité pour le permettre; il conseille de s’adresser au Bureau de santé de Montréal. À notre envoyé, monsieur Vézina, le Dr Beaudry de Montréal répond qu’étant en quarantaine, il est trop tard pour agir.


À mon point de vue, cet avis n’était pas judicieux, mais passons !



Les cas se multiplient, l’infirmerie est pleine et on s’accapare des chambres ordinaires de Saint-Roch (maison de briques). Nous voulons garder les malades et licencier les autres. Rien à faire. Le 18 octobre, une trentaine d’élèves partent avec l’autorisation du directeur, paraît-il ? Le lendemain l’exode continue: 80 s’en vont. Je ne veux pas connaître les « professeurs étourdis » qui ont donné la permission.


Je communique avec le Dr Simard de Québec, président du Conseil d’hygiène de la Province et lui raconte les faits survenus. Il me remercie en faisant paraître dans Le Devoir un article disant que le Collège de Saint-Hyacinthe avait enfreint les ordres du Conseil relatifs aux épidémies. Nous envoyons une note au Devoir niant que la permission de partir avait été donnée aux élèves par les autorités  du Séminaire.


Toujours est-il que, le 25 octobre, l’inspecteur Samson de Saint-Hyacinthe vient nous dire que l’autorisation de licencier les élèves est accordée. Pour le lendemain, 26 octobre, et de fermer la maison. Nous avisons que la rentrée aura lieu le 21 novembre. »


De l’annuaire 1918-19- de l’École Normale des Religieuses de la Présentation, je cite  un très beau texte, texte imagé, rappelant le décès de 17 de leurs élèves.


« Une tombée de lis dans le champ du Maître »


L’éternel Père de famille cultive sans cesse dans ses champs de la terre et engrange avec amour de riches moissons dans ses divins greniers. Notre époque si éprouvée semble comme un sublime automne, présenter au Maître et les blés murs, et les raisins empourprés et les fruits savoureux et les fleurs odorantes de tous ses sillons.


Qu’importe que la récolte soit broyée sous la meule de la douleur ou écrasée sous la pressoir de la souffrance, pourvu qu’elle soit digne d’être offerte au Souverain Roi des Cieux.


Notre école a été douloureusement frappée au cœur, elle qui depuis son existence n’avait connu que les joies du Thabor, voilà que ces chants de fêtes se changent en une complainte de douleurs; elle n’exhale plus que des gémissements et des sanglots. Comme la mère des Machabés, elle pleure ses enfants immolés, mais comme elle aussi, elle bénit le Seigneur qui s’est choisi dans sa grande famille tant de virginales victimes. [Un très beau texte d’une professeure rhétoricienne probablement.]


Illustrations:
La Presse, 12 octobre 1918, p. 4.
Fabien-Zoël Decelles, Supérieur du Séminaire de Saint-Hyacinthe. Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH001 Séminaire de Saint-Hyacinthe.


Ce texte est le quatrième d'une série de cinq.


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