La grippe espagnole (1)


Par le Dr Jean Lafond
Publié dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe, le 5 novembre 1997.

Les événements d’un passé lointain nous reviennent, très facilement à la mémoire quand il s’agit de la maladie ou de la mort et de leur cortège d’angoisses et de chagrins. Certes un peu tout le monde, durant ce fléau, a perdu un membre de sa famille ou de sa parenté, au nombre de mortalités survenues, il n’y a rien de surprenant à cela.


Quand j’ai fait mes études de médecine à Laval de 1933 à 1938, nous avions à rédiger à l’hôpital, l’histoire de cas des patientes ou patients qui nous étaient attribués. Immanquablement, on relevait dans les antécédents des cas de grippe espagnole: une longue maladie ou un décès. On se souvenait bien des événements datant de moins de vingt ans.


J’ai souvenance de cet épidémie de grippe dont il ne reste que peu de personnes, à en avoir ont été témoin. Deux faits de mon enfance sont encore présents dans ma mémoire. Le premier: au début d’octobre, mon père a été sérieusement atteint et je crois bien que n’eut été de sa forte constitution et des soins attentifs d’une épouse très dévouée, il n’aurait pas eu l’avantage de passer au travers. Le second: la perte de mon meilleur ami d’enfance. Un matin comme d’habitude, j’arrête chez lui pour faire ensemble le trajet vers le collège. Sa mère me dit: «Roger est malade il n’ira pas au collège.» Je l’ai revu le lendemain soir dans sa petite tombe blanche.


D’où venait cette fameuse grippe? C’est à tort, selon plusieurs spécialistes, qu’on la qualifiait «d’Espagnole» et un des spécialistes, le Dr Arthur Bernier écrivait en 1918, en parlant de la célèbre épidémie: « Il y a cependant des indices qui nous portent à croire qu’elle eut plus tôt son origine dans les pays Germaniques, car les Allemands l’ont signalée sur le front de l’Est pendant l’automne et l’hiver 1917-1918.


Elle ne serait apparue en Espagne qu’en mai 1918, alors qu’à cette date, elle était déjà en France et en Allemagne depuis avril. L’épidémie se propageait rapidement à cause de la guerre, des armées et des soldats qui allaient et venaient au front et dans les campagnes.


Le Dr Martin de Salazar a rapporté que la grippe apparut en Espagne au  moment où se produisit à Madrid une grande affluence de visiteurs qui venaient dans la capitale durant l’été.


En Amérique, dès septembre des cas sont rapportés à Boston et quelques jours plus tard, l’épidémie frappe New-York.


Au Québec, la grippe espagnole débute par quelques cas en juillet, avec l’arrivée à la Grosse-Île d’un navire venant des Indes, le Somali, manoeuvré par un équipage de 177 matelots. Il franchit sans arrêt, la barrière de la quarantaine située sur la Grosse-Île, et remonte le Saint-Laurent jusqu’à Montréal où quelques marins se plaignent de malaises généraux. Dès lors, le Somali reçoit l’ordre d’appareiller pour la Grosse-Île, où dès son arrivée, 89 membres de l’équipage sont hospitalisés et 88 compagnons sont internés dans les baraques d’isolement : seuls 2 matelots du Somali meurent.


Dès le 10 juillet 1918, tout navire transatlantique dût s’arrêter à la Grosse-Île et immédiatement des précautions furent prises et des ordres sévères donnés aux autorités médicales de la quarantaine. Tous les malades des navires remontant le fleuve étaient transportés à l’hôpital et les navires étaient désinfectés. On faisait descendre à la Grosse-Île les passagers indemnes et ils passaient à la douche et leurs vêtements et bagages étaient désinfectés. On réalisa bientôt la futilité de cette méthode qui courrait le risque d’aggraver la contagion, au lieu de l’amoindrir. Toutefois la prévention ne pouvait se faire autrement, faute de vaccins. Les passagers descendus à Québec étaient mis sous surveillance et conduits à l’hôpital au moindre signe de grippe.


Plusieurs facteurs ou causes secondaires ont contribué à la prolifération des cas de grippe espagnole.


1) Le climat, de septembre à la fin d’octobre, fut remarquablement pénible, car la pluie, le froid et le brouillard étaient au programme quotidien. Jusqu’à la fin d’octobre, le soleil n’apparût que rarement. Cette maussade température suffisait à semer l’inquiétude dans la population.


2) La situation générale du pays n’était guère plus ensoleillée à cause du rationnement. Le meilleur beurre étaient réquisitionné pour l’Europe où se battaient, entre autres, nos soldats canadiens. La récolte de blé était supérieure à celles d’avant-guerre, mais il en restait moins pour notre pain qu’on devait additionner de substituts.


3) L’insalubrité des logements ouvriers dans les villes et le défaut d’hygiène dans les campagnes favorisaient la propagation du fléau.


4) La milice canadienne en parcourant les villes, les villages et les campagnes à la recherche des insoumis à la conscription était une cause de dissémination de la maladie.


Au début d’octobre, Le Devoir soutenu par La Presse prie les autorités militaires de cesser la chasse aux insoumis, plus nombreux au Québec qu’ailleurs au Canada. La guerre depuis quatre ans venait chercher les gars jeunes et solides, les faisait tuer sur les champs de bataille ou nous les retrournait blessés gravement ou estropiés pour la vie. Et voilà que la grippe espagnole, fruit de cette guerre frappait militaires, insoumis et civils indistinctement.


Photo:
Dr Jean Lafond, auteur de cette série d'articles. Photo réalisée en 1950. Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH478.


Ce article est le premier d'une série de cinq. 


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